Juste avant une grosse panne d’Internet survenue à notre rédaction et la perte consécutive de quelques dizaines courriels avant que le tout puisse être récupéré, nous avions reçu une petite nouvelle intitulée Iceberg. Malheureusement, l’auteure n’avait pas cru utile d’appondre son nom au titre. Nous avons publié le pouvoir des mots de Neil d’Ourson ( http://decouverte-mag.com/le-pouvoir-des-mots/ ) et comme le sujet a beaucoup intéressé nos lectrices et lecteurs, nous publierons prochainement d’autres courts récits encore inédits en une fois ou en feuilleton. Nous attendons donc avec suspense et joie que l’auteure de ce texte se manifeste. La rédaction  

Je vois cette pluie de mots tomber. Lettre après lettre, ils coulent sur mon visage, glissent sur mes cheveux, filtrent dans mon cou. Par ce froid, certains gèlent en chemin. Ils se transforment en flocon. Des mots cristallisés à tout jamais. Enfin non, jusqu’à ce qu’ils rencontrent un sol bétonné, réchauffé, qui les fassent fondre. Des mots perdus, des mots glacés. Je glisse sur certains mots qui se plaquent de froid. Je fais des boules avec les mots enneigés et ce sont des phrases qui tournent en rond.

Pour ne pas en perdre une goutte, je m’assois sur un banc. Je tente de les voir tous, mais ils valsent autour de moi à m’en faire tourner la tête. Je leur tends la main pour mieux les saisir, mais ils se faufilent et m’échappent. Les seuls qui restent sont ceux qui finissent leur chute sur mon pardessus. Ils s’imprègnent et me collent à la peau. On m’a prévenue: «même en les séchant, ils laissent souvent une trace, une auréole qui n’a rien de bien sain ». Rien n’y fait. Je suis figée là, à observer cette avalanche, comme si je devais rester, comme si c’était mon sort et que je n’avais d’autre échappatoire. Comme si je ne méritais que ce glaçage de mots couleur iceberg.

Je lève les yeux, je me tétanise en voyant que Robert m’observe de notre fenêtre de cuisine. Le téléphone ne va pas tarder à retentir pour m’entendre dire d’une voix douce-en-colère: «mais qu’est-ce que tu fiches en plein public. Rentre! Tu as une maison, bordel! Je ne me tue pas au boulot pour que tu prennes la flotte dehors ». Voila encore des mots perçant. Ils me perfusent et diffusent leur venin/virus contre lequel je n’ai plus aucun anticorps.

La pointe de l’iceberg était et est encore belle, magistrale, dominante, impressionnante. Une vie de rêve, une montagne de bien-être. Un appartement sublime en plein cœur de ville, des enfants adorables, quelques relations bien mesurées.

Une fois passée la surface, le dessous est énorme, large, bien planté. Une base large de relents. Des reproches en bloc, des regrets amoncelés, des pas assez en paquet. Un socle inébranlable, sans fissure. Qui ne se voit pas, qui ne ressort pas au grand jour. Des mots entassés, accumulés, pour blesser, affaiblir, glacer sur place, mais l’air de rien, l’air froid de rien.

Je tente de remonter à la surface, mais sans cesse, je suis rappelée à ces bassesses, comme attirée même. Comme ce glaçon qui colle au doigt, immobilise notre propre empreinte et qu’il n’y a rien pour y remédier.

Cette échappée au parc d’en bas à un goût d’aventure dont la note sera salée en remontant.

Robert scrute. Des mots encore dégoulinent dans mon cou en prémisse de ceux qui trépignent à la porte du logis. Hypnotisée par ce regard, je me lève et marche. Le reste est machinal.

Porte d’entrée, digicode, porte en verre qui vole en éclats de mots coupants en claquant, tapis, porte. «Je t’appelle, je te cherche et l’autre abrutie…elle est dehors à se foutre sous la pluie. P…. !!! mais ne peux-tu pas me dire quand tu sors? Et pour quoi faire, hein? Moi, j’ai besoin de toi ici. On vit ensemble bordel ! »

L’abrutie, l’autre, la conne, la nulle, fond… L’intérieur de mon corps s’écroule dans une enveloppe corporelle qui fait bonne figure. Je tente une rébellion, donc les mots s’écrasent contre ceux de Robert, plus forts, plus tonitruants. Mes non! s’amenuisent en parcourant la distance de ma bouche à ses oreilles. Et pour ceux qui résonnent en lui, c’est une averse en retour.

Ces mots sont imprégnés sur mon corps, comme ON me l’avait dit et malgré les douches, ils ne décollent pas. Et pourtant je ne peux les sortir, les prononcer, m’en souvenir précisément.

Quand c’est beau, les mots manquent pour le dire, on ne peut qu’observer.

Quand c’est moche, c’est pareil. Les mots se perdent dans les gorges du Verdon, magnifiques de loin, impressionnantes…

Les gorges du Verdon en Ardèche
Les gorges du Verdon

Les gorges du Verdon

Quand c’est moche, c’est pareil. Les mots se perdent dans les gorges du Verdon, magnifiques de loin, impressionnantes…