Pour célébrer la journée internationale des femmes, nous donnons la parole à Lara, 29 ans, pilote de ligne. Entre pragmatisme sagesse et émotion, la jeune suissesse lève le voile sur son parcours, ses projets et son évolution dans un univers professionnel qui se féminise.

Lara, merci d’avoir accepté cette interview. Depuis trois ans, tu sillonnes l’Europe aux commandes d’un Airbus A320. Peux-tu nous expliquer comment, un jour, tu as décidé de devenir pilote de ligne?

À vrai dire, je n’ai jamais vraiment voulu devenir pilote (!!!). Au lycée, mon destin était tout tracé : je voulais être professeur de langues. Lorsque j’ai terminé ma maturité (le baccalauréat en Suisse) en 2011, je me suis octroyé une année sabbatique pour faire des séjours linguistiques et valider mes certificats de français et d’anglais.

À l’époque, ma priorité était de liquider mes études pour en finir le plus tôt possible! Puis, un ami de classe m’a parlé de sa sœur qui était devenue hôtesse de l’air, juste après le lycée. Finalement, je me suis dit que c’était une belle manière de parcourir le monde, connaître les cultures et gagner de l’argent avant de commencer ses études. J’ai alors postulé comme hôtesse de l’air auprès de la principale compagnie aérienne de Suisse en 2012 et j’ai réussi! Aujourd’hui, avec le recul, je pense que c’était probablement l’une des meilleures décisions de ma vie.

Nous sommes tout aussi capables que les hommes : nous devons simplement arrêter de nous barrer la route.

Je me souviens de mon tout premier vol, juste après la première semaine de cours. J’ai été autorisée à m’asseoir dans le cockpit pour le décollage et l’atterrissage. Et là, j’ai été littéralement… abasourdie! J’ai adoré ça dès le premier instant. Ensuite, au cours de la formation, j’ai eu d’autres opportunités de visiter le cockpit et je dois avouer que, très vite, un petite voix a commencé à résonner en moi. Elle disait : «moi aussi, j’aimerais un jour m’installer aux commandes et piloter». Pourtant, j’ai gardé ce projet pour moi initialement, comme un secret et je n’en ai parlé à personne. Je pense qu’au fond, j’éprouvais un grand respect pour ce défi.

je pressentais qu’avec un travail acharné et du dévouement, je pouvais y arriver.

Néanmoins, la porte était ouverte et je ne pouvais me résoudre à la refermer, tant ce qui se trouvait derrière me faisait vibrer! Alors, j’ai commencé à me familiariser avec le monde de l’aviation. J’ai acheté des livres sur les avions et des magazines aéronautiques pour rattraper le temps perdu. Je vous explique: avant cela, je ne m’étais jamais particulièrement intéressée aux avions et je me sentais un peu à la traîne par rapport aux passionnés! Quand j’étais petite, au jardin d’enfants et ensuite à l’école maternelle, j’avais un camarade qui rêvait de devenir pilote d’hélicoptère. Aussi loin que je me souvienne, il a toujours eu ce rêve en lui. Il lisait des livres, fabriquait des maquettes d’hélicoptères et il vivait sa passion à fond. Alors, imaginez : moi qui, à vingt ans, décide de devenir pilote de ligne. J’avais vingt ans de retard à rattraper! Mais, en même temps, je pressentais qu’au fond de moi, j’étais prête pour ce challenge!

Le mont Cervin (Matterhorn) près de Zermatt, en Suisse, vu d'avion.
Le Cervin vu d’avion. Photo : lima.juliette

En 2014, j’ai décidé de franchir le pas et j’ai postulé à une formation de pilote de ligne ab initio en Suisse (ce programme est destiné aux personnes qui n’ont jamais volé). Je me suis bien préparée et j’ai passé les trois premières étapes du programme d’évaluation avec brio. Malheureusement, à la quatrième épreuve, j’ai été recalée. Je me souviens très bien du jour où j’ai reçu l’e-mail qui m’annonçait la terrible nouvelle. Ces quelques lignes ont brisé mon rêve. En mille morceaux. C’était comme si la chance de ma vie était passée juste devant moi, à portée de main, et que je n’avais pas pu la saisir.

Et là, c’est mon père qui m’a remis le pied à l’étrier. Il croyait en moi et m’a incitée à poursuivre mon rêve. Il avait compris que voler me rendrait bien plus heureuse qu’enseigner des langues. En quelques phrases, il m’a expliqué que si je poursuivais mon rêve et que j’allais au bout de ma passion, tout irait bien. Il m’a fortement encouragée à me tourner vers une école de pilotage privée. Par la suite, mes parents ont toujours été là pour me soutenir.

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À l’été 2014, j’ai débuté la formation pour obtenir ma licence de pilote privé. C’était très intense au début mais dès le premier jour, j’ai adoré! Très vite, mon rêve a repris vie et j’étais plus motivée que jamais: j’allais non seulement continuer ma formation de pilote privé mais j’allais me battre pour gagner ma licence de pilote de ligne.

Après avoir obtenu ma licence de pilote privé en janvier 2015, j’ai passé le printemps et l’été sur un aérodrome du nord-est de la Suisse. Pour gagner les heures nécessaires, je remorquais des planeurs. C’est probablement le meilleur été de ma vie. C’était génial de passer toute la journée à faire ce que j’aimais. Puis, en octobre 2015, j’ai commencé la formation ATPL (Airline Transport Pilot Licence). Parallèlement, j’ai pris un emploi à temps partiel dans le département Finance Aéronautique d’une grande banque suisse. Cette opportunité m’a permis de payer ma formation et de découvrir une autre facette de l’aviation.

Après ces périodes de doute et d’incertitude,
j’obtenais enfin la récompense tant attendue.

Puis, tout s’est enchaîné très vite. À peine ma formation validée en janvier 2018, j’ai participé au processus de sélection d’une compagnie aérienne basée en Suisse. Puis, j’ai reçu le coup de fil de ma vie : je venais d’obtenir mon premier emploi de pilote de ligne (first officier), à peine un mois après la fin de ma formation. Après ces périodes de doute et d’incertitude, j’obtenais enfin la récompense tant attendue.

Vue aérienne d'une ville. Photo : lima.juliette
Lucerne. Photo : lima.juliette

Y a-t-il une personne spéciale qui t’a aidée à relever ce défi?

Mon père a cru en moi dès le départ. Alors que j’avais renoncé à poursuivre mon rêve, lui, il me voyait déjà aux commandes, dans le cockpit. Aujourd’hui encore, je suis extrêmement reconnaissante envers mes parents pour leur soutien sans faille. Sans eux, je ne serais pas là où je suis.

As-tu eu l’impression, au cours de ton apprentissage ou de ta carrière, d’avoir plus de choses à prouver parce que tu es une femme?

Pour être honnête, j’ai eu ce sentiment assez souvent. Encore maintenant, cette idée me traverse régulièrement l’esprit. Cependant, ce n’est sans doute pas légitime. Peut-être que j’ai une fâcheuse tendance à l’autocritique en me fixant des objectifs de haut niveau.

As-tu ressenti une attitude particulière de la part de tes collègues masculins : de la méfiance, de la drague…?

De la méfiance non. De la drague, non plus. Mais j’ai parfois l’impression qu’ils m’observent sous un angle différent. Avec un regard un peu plus critique. Je ne pense pas que ce soit un manque de confiance ou un doute dans mes capacités. C’est plus lié au fait qu’il y a très peu de femmes dans notre compagnie et dans l’aviation en général. En outre, je pense que beaucoup de mes collègues masculins sont plutôt heureux à l’idée de voler avec une femme. Cela change les sujets de conversation dans le cockpit! Pour aller plus loin, je dirais que l’atmosphère est complètement différente. Du moins, c’est que j’aime à croire!

Penses-tu qu’en tant que femme, tu as quelque chose de plus à apporter au métier de pilote de ligne?

J’ai parlé avec de nombreuses femmes dans l’aviation. Nous avons évoqué nos préoccupations et nos ressentis. Ce qui en ressort, c’est notre capacité à l’autocritique et à la remise en question. Lorsque j’ai commencé, je me demandais sans cesse si j’étais capable de faire aussi bien que mes collègues masculins. Je sais désormais que ce schéma de pensée n’est pas légitime et qu’il ne mène à rien.

Piloter un avion est un travail d’équipe.

Par ailleurs, nous sommes encore peu nombreuses dans l’aviation. Alors, nous avons le sentiment que tous les yeux sont rivés sur nous. Cette situation nous pousse évidemment à être encore plus performantes.

Et toi, Lara, quelles sont tes qualités pour réussir dans ce métier?

Je pense sincèrement que tous les pilotes de ligne (hommes et femmes) doivent avoir les mêmes qualités. On est constamment évalués, formés et entraînés. Cependant, je pense que les femmes ont des qualités ou des ressentis qui peuvent être utiles. L’empathie, par exemple, facilite parfois le travail en équipe.

Vue du cockpit, juste avant l'aterrissage. Photo : lima.juliette
Approche finale, Ajaccio, piste n°2 – Photo : lima.juliette

L’essentiel pour moi, c’est d’avoir une bonne ambiance dans le cockpit. Je pense que mon sens de l’empathie et ma personnalité calme y contribuent de manière positive. Et croyez-moi, une bonne ambiance et un esprit d’équipe sont tout ce dont vous avez besoin dans les opérations normales, mais encore plus dans les situations critiques. Piloter un avion est un travail d’équipe. Et si l’équipe travaille bien ensemble, les problèmes sont résolus beaucoup plus facilement.

Quand tu regardes en arrière, que tu analyses ton parcours, quelles sont tes impressions, tes ressentis ?

Quand je repense à tout ce que j’ai fait pour en arriver là, je suis très fière. J’ai connu le doute et l’échec mais, au final, mon dévouement et ma passion pour l’aviation m’ont permis d’atteindre mon objectif. Ils m’ont mené là où je suis aujourd’hui et je ne pourrais pas être plus heureuse.

Je suis très reconnaissante envers ceux qui m’ont soutenue tout au long de ce voyage. J’ai une reconnaissance infinie pour tous ceux qui ont cru en moi alors que moi, je n’y croyais pas toujours.

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Un regret ?

Oui, je me suis probablement trop inquiétée et je me suis mis trop de pression. Cela m’a parfois empêché de savourer les petits bonheurs. Mais, encore une fois, c’est probablement un truc de filles !

Penses-tu être une pionnière?

Pas du tout. Il y a eu tant de femmes courageuses qui nous ont ouvert la voie, à moi et aux autres femmes pilotes. Elles étaient les pionnières! Et pour être honnête, je suis contente d’avoir commencé ma carrière dans l’aviation à une époque où les femmes étaient déjà bien acceptées dans le cockpit.

Petit avion de tourisme piloté par lima.juliette
Lara à bord d’un Robin DR400

Le « moment magique », qu’est-ce que ça évoque pour toi ?

Sortir des nuages et voir le soleil se lever. Je suis émerveillée à chaque fois.

Quel est ton plus beau souvenir?

J’ai rassemblé tant de beaux souvenirs tout au long de mon parcours dans l’aviation. Cela a commencé par mon premier atterrissage sur le jumpseat du cockpit, car c’est ce qui m’a amené là où je suis maintenant. Mon premier vol Solo Crosscountry était une sensation formidable car, pour la première fois, je pouvais enfin tout contrôler. Et puis, il y a toutes ces merveilleuses heures de vol à travers l’Europe pour ma formation de pilote professionnel: le long de la Côte d’Azur et de la côte ligure jusqu’à la Croatie. Mais le moment le plus intense de tous a probablement été la formation sur Airbus: après de nombreuses heures d’apprentissage sur simulateur, nous avons finalement été autorisés à piloter l’avion. Voir cet énorme oiseau, effectuer les contrôles préalables au vol, monter à bord, prendre un siège dans le cockpit, et enfin décoller pour la toute première fois. Cette journée restera à jamais gravée dans ma mémoire : c’est un souvenir incroyable!

Démarrer les moteurs, avancer sur la piste, mettre les gaz et décoller au lever du soleil est une sensation incroyable.

Quelle est cette sensation si spéciale que tu éprouves lorsque tu voles?

Pour le moment, j’éprouve surtout de la gratitude car les temps sont durs. Je suis tellement heureuse pour chaque jour que je passe dans le cockpit. Et puis, je suis fière et reconnaissante que tout se soit finalement déroulé aussi bien.

Pour ce qui est de voler, à proprement parler, ce que j’éprouve, c’est un immense plaisir. Démarrer les moteurs, avancer sur la piste, mettre les gaz et décoller au lever du soleil est une sensation incroyable. Et puis naviguer au-dessus des Alpes, profiter d’une vue à couper le souffle… Je pourrais passer des heures à vous en parler !

Comment te sens-tu après une journée de vol?

Je suis reconnaissante et heureuse lorsque nous avons achevé la mission en toute sécurité. C’est toujours un plaisir de passer du temps avec des collègues sympathiques, visiter de beaux endroits et profiter de la brise marine de temps en temps.

En tant qu’adulte, que dirais-tu à la petite fille que tu étais ?

Arrête de t’inquiéter, profite !

Quels sont tes projets pour l’avenir?

Actuellement, nous sommes tributaire de la pandémie et de son évolution. J’espère vraiment que l’industrie se relèvera rapidement de cette crise. J’ai hâte de retourner dans mon élément : le ciel!

Lara, pilote de ligne. lima.juliette
Lara à l’aérodrome de Birrfeld. L’avion est un Robin DR400. lima.juliette

J’utilise actuellement mon temps libre (Covid oblige) pour compléter ma licence par un Diplôme d’École Supérieure (ES). Je dois encore valider un semestre d’études théoriques qui portent principalement sur les systèmes aéronautiques et la gestion de l’aviation. Ensuite, je devrai rédiger un mémoire. Ça, c’est pour le court-terme.

À long terme, je souhaite évidemment évoluer au sein de ma compagnie. Pour y parvenir, je dois encore acquérir de l’expérience, des heures de vol et de l’ancienneté. Et puis, un jour, j’aimerais devenir instructeur de vol. J’adorerais combiner ma passion du vol avec l’enseignement, ce qui – je vous le rappelle – était mon plan de carrière initial.

Merci Lara. Toute l’équipe de Découverte se joint à moi pour te souhaiter beaucoup de succès dans ces beaux projets. Pour terminer, que dirais-tu aujourd’hui à une petite fille qui a un rêve un peu fou et qui hésite à se lancer ?

Même si cela te semble impossible à première vue, fonce ! Si tu le veux vraiment, tu peux le faire. Nous sommes tout aussi capables que les hommes : nous devons simplement arrêter de nous barrer la route. Si tu utilises ta motivation, ton énergie, ta passion et que tu travailles dur pour atteindre ton objectif, tu y parviendras à coup sûr!

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